Comprendre l'animation · D’où ça vient

Le Japon

L’essentiel. Le Japon n’est pas une exception qu’on met « à part » : c’est le cas qui éclaire le mieux le rapport entre une industrie et une technique.

  • Précaution : l’histoire de l’animation japonaise est bien documentée mais pas unifiée. Elle a d’abord été écrite par des amateurs et des professionnels, et les « booms » ne coïncident pas d’un auteur à l’autre.
  • Point de bascule : « Astro le petit robot » (1963, Tezuka Osamu). Les studios se multiplient, les genres se diversifient, et les studios se créent autour d’un auteur de manga (Tatsunoko, 1962, autour de Yoshida Tatsuo).
  • C’est le public qui fabrique le succès, à retardement. « Uchû senkan Yamato » (1974) est interrompue faute d’audience, mais ses fans obtiennent des rediffusions, puis un film en 1977 fait d’un simple remontage de la série, puis un film original en 1978 qui devient le dessin animé le plus rentable de son temps. La revue Animage naît en 1978 et organise ce public.
  • Un outil à connaître : l’ekonte, découpage plan par plan qui porte la durée de chaque plan en secondes ou en nombre d’images, le timing, les mouvements de cadre, les dialogues et les effets. Beaucoup plus prescriptif que le storyboard occidental.
  • Le prix humain est documenté : conditions de travail extrêmes par manque de temps et défaillance d’organisation, salariés qui partent fonder leurs studios (le Studio Pierrot naît ainsi en 1979), sous-traitance en cascade où l’on est « sous-traitant d’un sous-traitant », dessins perdus ou non livrés. La Corée du Sud est le sous-traitant historique du Japon.
  • Le renversement technique, qui démolit un cliché. Dès 1975, un laboratoire de l’Université technologique de Tokyo travaille sur l’encrage, la colorisation et l’automatisation des intervalles, soit deux ans avant que Hanna-Barbera ne commande les mêmes recherches à Cornell. Mais Tôei Dôga renonce deux fois à se doter d’un système numérique : en 1985 avec IBM, pour un devis de 3,8 milliards de yens, puis avec le système CATAS développé avec Fujitsu, opérationnel en 1991 et abandonné parce que trop cher. Pendant ce temps Disney s’associe à Pixar en 1988 et utilise son système CAPS dès l’avant-dernier plan de « La Petite Sirène » (1989). Au Japon, la numérisation ne devient opérationnelle qu’avec le logiciel RETAS!Pro en 1993.
  • Conclusion : le Japon n’a manqué ni de compétences ni de volonté, il a manqué de trésorerie. C’est la même démonstration que pour la France, en plus net.

Source : Alia Demnati, « L’industrie de l’animation japonaise aux prises avec l’image numérique : la réponse d’Oshii Mamoru (1995-2004) », thèse, 2020, en accès libre.